Archives de novembre 2011

Coltrane et Ra – 40 jours, 1 album

Je tiens d’abord à m’excuser pour cette rafale d’articles. Cependant, comme il ne me reste plus qu’un album à écouter (un seul !), je voulais mettre tout le reste en ordre aujourd’hui pour, fort probablement demain, terminer en beauté ce défi. Ainsi, hier, pour accompagner ma rétrospective sur le free jazz, j’ai écouté deux albums du style. Le premier était « Interstellar Space » de John Coltrane.

Mon seul grand regret dans ce défi, c’est ne pas avoir su apprécier pleinement Coltrane. Il y a quelque chose dans sa musique, ses improvisations et son exploration musicale que je ne saisis pas. Est-ce parce qu’il me manque plusieurs connaissances théoriques ? En fait, je ne suis pas encore sûr d’avoir vraiment compris l’improvisation modale… Alors, comment pourrais-je véritablement comprendre Coltrane ? Mais au moins, sa musique réussit quand même à me toucher, et je sais l’apprécier, même si je sens toujours qu’il y a encore quelque chose de cacher derrière cette musique, quelque chose d’encore plus extraordinaire… Peut-être n’est-ce que moi. Bref, cet album ne fait pas exception. Il faut aussi dire qu’il offre du free jazz assez avancé, alors qu’il n’y a que Coltrane au saxophone et Rashied Ali derrière sa batterie pour former la musique de cet album. Aussi, Coltrane y fait des improvisations libres assez poussées qui sont parfois difficiles à l’oreille. Cela dit, j’ai quand même bien apprécié les morceaux « Venus » et « Saturn ».

Le second était « Mayan Temples » de Sun Ra.

Une bonne partie de l’album ressemble à du big band improvisé en groupe, avec de bonnes mélodies de bop. Mais ce n’est pas ce que j’aime et recherche lorsque j’écoute un album de Sun Ra. Ce que je veux, et ce pourquoi cet artiste m’intrigue autant, c’est des morceaux comme « Theme Of The Stargazers », où les musiciens sont imprévisibles, où quelques sonorités futuristes et venues d’un autre monde se mêlent à la mélodie, avec une liberté et un chaos apparents mais exceptionnellement calculés et détaillés. Même chose pour le morceau « El Is A Sound Of Joy » ou même le morceau titre « Mayan Temple » et sa trompette en écho. Voilà ce que je trouve stimulant avec l’oeuvre de cet homme et ce que j’ai retenu de cet album : l’inconnu, l’audace et la créativité.

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Rétrospective sur le free jazz – 40 jours, 1 album

Le free jazz fut la partie la plus exigeante et la plus difficile de ce défi, mais ce fut également la plus satisfaisante et la plus enrichissante, tant au plan musical que personnel. Je me souviens des premiers albums de free jazz que j’ai écoutés durant ce défi : ce n’était pas une tâche facile ! « For Alto » d’Anthony Braxton a presque suffi à me décourager pour de bon. Mais je n’ai pas laissé tomber ! Et j’ai donné une deuxième chance au style, puis une troisième… Mais ce fut long et difficile avant de se faire une oreille au style et avant de pouvoir le comprendre et l’apprécier.

À force d’essais et d’erreurs, par contre, j’ai fini par y arriver, pour la plupart des interprètes de free jazz. J’ai même fini par y prendre goût ! Par sa difficulté, par ses nouvelles harmonies et progressions (ou leur absence totale), par son absence apparente de structure, par sa liberté extravagante et totale, le free jazz s’est révélé peu à peu comme un défi à mes yeux; comme quelque chose que je devais réussir à conquérir et à maîtriser. Heureusement, j’ai eu l’aide de quelques lecteurs qui m’ont conseillé quelques titres, et c’est là que j’ai commencé à vraiment apprécier et à en vouloir davantage.

On m’a fait découvrir Ornette Coleman et son « The Shape Of Jazz To Come » qui fut une véritable révélation. Avec le morceau « Lonely Woman », Coleman nous présente un morceau qui n’utilise ni les progressions harmoniques régulières, ni les structures et la logique conventionnelles du jazz. Mais le morceau, comme toute l’oeuvre de Coleman, a sa propre logique, et ses propres harmonies. Et c’est extrêmement stimulant ! Les musiciens ne vont jamais où ils ont l’habitude d’aller, me surprenant à tous les coins, mais jouant néanmoins de manière parfaitement cohérente, me faisant découvrir un tout autre aspect de la musique : ce qu’elle peut être à l’extérieur des barrières théoriques dans lesquelles on l’avait enfermée.

On m’a aussi fait découvrir Sun Ra, qui m’a montré jusqu’où l’exploration et la déconstruction de la musique peut aller. Le morceau « Atlantis » en est le parfait exemple. Est-ce de la musique ou simplement du bruit ? Où peut-on tracer la ligne ? Est-ce le rythme ? la structure ? les sonorités ? On dirait que Sun Ra nous répond qu’il n’y a pas vraiment de limite, que tout agencement de sons ou de rythmes peut être de la musique. Il m’a aussi montré jusqu’où on peut pousser l’improvisation libre, en groupe, avec des résultats pas toujours plaisants à l’oreille.

Il y a aussi John Coltrane, Pharoah Sanders et Alice Coltrane, qui mêlent la musique, le free jazz et la spiritualité. En ajoutant quelques sonorités éthérées (clochettes, harpe, instruments orientaux, etc.), en créant des ambiances méditatives, soit relaxantes ou intenses, et en laissant sortir la musique de ses propres frontières de manière hallucinante, ces artistes ont réussi à toucher quelque chose de sublime, qui dépasse la musique elle-même et ses possibilités ordinaires. Écouter l’album « Karma » de Sanders, c’est vivre un véritable voyage initiatique, avec ses moments plus terre-à-terre entrecoupés de moments d’une intensité presque insoutenable, réalisant ainsi une sorte de catharsis et faisant émerger l’auditeur, de l’autre côté de ce passage chaotique, dans un autre monde, comme dans un nouveau plan d’existence, de pensée et de musique. C’est difficile à expliquer, mais de l’autre côté d’un album de Sanders ou de Coltrane, on ressort changé. Notre perception de la musique et de ses possibilités, si ce n’est que ça, s’en retrouve complètement changée. Après, on ne peut plus jamais écouter de la musique de la même manière. On y percevra toujours les émotions, les sentiments, les expériences et les profondeurs qui y sont exprimés de manière nouvelle et différente. Et pour le côté spirituel, si vous réussissez à le percevoir et à le vivre, c’est encore plus exceptionnel. Mais je ne peux malheureusement vous le décrire davantage : c’est quelque chose qu’il faut vivre soi-même pour comprendre et apprécier.

Mais il y a aussi des manières moins intenses d’explorer la musique et ses possibilités sous l’égide du free jazz. Si vous prenez, par exemple, le groupe Circle ou The Art Ensemble of Chicago ou Cecil Taylor, l’exploration est vraiment concentrée sur une nouvelle approche du jazz lui-même, soit joué de manière plus libre et créative (dans le cas de The Art Ensemble of Chicago), soit joué selon de nouvelles structures, ou sans structures, ou avec des structures et des logiques encore plus élastiques que dans le post-bop. Circle réussit à créer de vrais morceaux, qui ont des textures exceptionnelles, mais qui demandent un peu plus d’attention et d’expérience pour être compris et appréciés. Le groupe utilise aussi de nouveaux éléments, comme les silences, ou essaie d’agencer certains éléments de différentes manières pour créer des résultats totalement nouveaux. Cecil Taylor, lui, m’a particulièrement marqué par son album exceptionnel « Silent Tongues ». Avec ses solos de piano hors de l’ordinaire, il réussit à déconstruire si bien la musique et son jeu de piano que la nature même de la musique et des notes y est exposée dans toute sa simplicité.

Mais avec le free jazz, j’ai aussi trouvé qu’il est facile de se perdre dans cette trop grande liberté, et ainsi de perdre l’essence de la musique, de son émotion et de son sens. J’ai l’impression que certains artistes arrivent mal à recréer la musique ou à la déconstruire proprement, avec intérêt et humanité. Car, qu’est-ce que la musique sans humanité ? J’ai donc eu beaucoup de difficulté à apprécier certains artistes qui m’ont paru trop froid et trop distant de leur musique, comme Andrew Hill ou Albert Ayler. J’ai réussi à comprendre, dans un sens, le génie de ce dernier, mais beaucoup d’autres artistes m’ont semblé morts et sans intérêt.

Mis à part eux, par contre, l’effort demandé pour découvrir, comprendre et apprécier le free jazz en valait grandement la peine. Et grâce au free jazz, je n’écouterai plus jamais de la musique de la même manière, et j’ai aussi l’impression que je peux maintenant pleinement comprendre la musique, jusque dans son essence même, et, qui sait, peut-être même certaines autres formes d’art…

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Mingus – 40 jours, 1 album

Pour accompagner ma rétrospective sur le post-bop, j’ai écouté un album du style, soit « Changes One » de Charlie Mingus.

Je dois vous avouer qu’il ne me restait plus beaucoup d’albums de post-bop dans ma librairie. Mais il me semblait être un impératif d’écouter un album de Mingus pour accompagner ma critique du post-bop. Dans mon esprit, les deux sont indissociables. Par contre, « Changes One » n’était peut-être pas le plus audacieux ni le plus créatif de la carrière de l’artiste. Ce n’est pas non plus le plus « post-bop » des albums post-bop. « Remember Rockefeller At Attica » est certes un bon morceau, mais il ne semble pas, ou peu, posséder cette liberté si centrale dans le post-bop. C’est plutôt un morceau de hard bop, en fait. « Sue’s Changes » rattrape un peu la note, avec sa nouveauté et sa créativité, mais « Devil’s Blues » nous ramène plutôt vers le blues et la soul qui, naturellement, se rattachent davantage au hard bop… Bien sûr, c’est un bon album, mais lorsqu’on s’attend à du Charlie Mingus éclatant et à un bon album de post-bop saisissant, on ne peut qu’être un peu déçu. Surtout quand il s’agit d’un des derniers albums d’un défi quelconque…

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Rétrospective sur le post-bop – 40 jours, 1 album

J’aime bien comparé le post-bop à l’impressionnisme français ou à l’expressionnisme allemand, selon les artistes. C’est qu’en poussant le hard bop plus loin, en rendant ses structures plus élastiques et en donnant encore plus de liberté à la créativité de ses artistes, le post-bop réussit à créer des images extraordinaires qui sont totalement inconnues du hard bop. Les artistes créent des mélodies qui ont une texture incroyable, qui créent des images frappantes et colorées aux contours flous et abstraits. Un peu comme Debussy, c’est très souvent des nuages de sons et de notes qui arrivent à l’oreille de l’auditeur, plutôt qu’une simple mélodie linéaire. Ce qui s’en dégage, ce n’est donc pas un morceau bien défini, mais plutôt des impressions, des couleurs et un paysage saisissant mais aux détails parfois difficiles à cerner, comme une toile de Monet par exemple.

La musique y est donc souvent plus viscérale et personnelle. Chaque artiste, encore plus que dans le hard bop ou que dans le bop, a sa propre signature, ses propres thèmes, ses propres émotions et images. Écouter du Charlie Mingus n’est pas du tout la même chose que d’écouter du Chick Corea; et écouter du Freddie Hubbard n’est pas non plus la même chose que d’écouter du McCoy Tyner.

Mingus nous transporte, surtout sur son album « The Black Saint And The Sinner Lady », dans un monde tourmenté et noir qui frôle la folie. Il construit une mélodie où les musiciens jouent sur plusieurs plans différents, et il fait ensuite s’entrecroiser ces plans pour créer un effet saisissant de tourmente continue, de doute et d’instabilité, où on peut presque toucher l’esprit sombre de Mingus qui se rapproche dangereusement de la démence. Dans son morceau « Pithecanthropus Erectus », cet effet est plutôt utilisé pour nous raconter l’histoire de l’humanité, avec ses guerres, ses massacres, sa violence et son chaos grandissant et inévitable.

Corea, lui, crée des images beaucoup plus lumineuses et colorées. Aussi, celles-ci sont plus calmes et relaxantes, bien qu’il sait aussi comment être énergique par moments. Mais si vous écoutez « The Mad Hatter », vous verrez que les images, même si elles sont parfois dramatiques, n’en demeurent pas moins glorieuses et illuminées par le côté magistral de Corea. C’est la même chose si vous écoutez « My Spanish Heart » : il profite de la liberté du post-bop et de son pouvoir à créer des images saisissantes pour composer des morceaux éclatants, dignes de symphonies. Mais si vous écoutez le morceau « The Hilltop » ou « Steps – What Was », vous verrez que ce pianiste sait aussi être posé et détaillé pour créer les mêmes effets. Et là, il rejoint Herbie Hancock, avec un peu le même style post-bop, où tous les deux créent des images complexes et émouvantes avec leur seul piano, un peu à la manière, justement, de Debussy et de ses nuages de sons…

De la même manière, Freddie Hubbard a un style très urbain et énergique, qui tend souvent vers la funk et la soul. Le post-bop ne lui sert qu’à pousser son style et son expression personnelle plus loin, de manière plus créative et plus complexe qu’il ne pourrait le faire en se limitant au hard bop. McCoy Tyner, par contre, embrasse entièrement le post-bop et sa liberté, s’en servant comme la source même de son inspiration. C’est avec des morceaux comme « A Prayer For My Family » et « Enlightenment Suite » que l’on peut véritablement comprendre tout le potentiel et toute la force créative contenus dans le post-bop. Toujours de manière organisée et structurée, car il tombe rarement dans le free jazz, Tyner se déchaîne sur son piano, pour créer des mélodies d’une beauté et d’une complexité incroyables.

Eric Dolphy, lui, par contre, traverse la ligne qui mène au free jazz, mais en conservant le pouvoir impressionniste et les images du post-bop. Créant, par cette liberté encore plus grande, une sorte d’obscurité semblable à celle de Mingus, mais sans la tourmente ni la folie. On a plutôt l’impression d’être dans une nuit très sombre, mais où les étoiles scintillantes offrent suffisamment de lumière pour nous permettre de voir les silhouettes qui composent le paysage nocturne.

C’est ce que j’adore du post-bop : malgré sa liberté relativement grande et ses structure élastiques, les mélodies et les compositions demeurent toujours intelligibles. Ils ne perdent jamais leur structure, ni la logique héritée du hard bop. Certains morceaux sont, bien entendu, plus difficiles et moins accessibles, mais, en tendant bien l’oreille, ils ne sont jamais complètement chaotiques. Car s’ils perdaient leur structure, leurs harmonies ou leur logique traditionnelles, alors ils tomberaient dans le free jazz. Et là, c’est un autre sujet…

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Weather Report et encore Davis – 41 jours, 4 albums

Pour accompagner ma rétrospective sur le jazz fusion, j’ai écouté 2 albums du style. Le premier était « 8:30  » de Weather Report.

Il faut aussi comprendre l’importance des performances live dans le monde du jazz fusion. Et cet album de Weather Report y est parfait. Il nous offre des performances devant public de quelques unes des compositions qui ont fait leur gloire, dont « Scarlet Woman », « Birdland » et « Black Market ». Je m’attendais à ce que celles-ci soient explosives et presque hors de contrôle, mais étonnamment, elles demeurent posées et contrôlées, bien qu’elles soient empreintes d’une énergie nouvelle et étrangère à un enregistrement fait en studio. Les performances semblent plus authentiques, plus vraies et plus franches. Et bien que les musiciens ne s’emportent jamais (ou presque), on sent néanmoins que l’air est saturé d’électricité et d’énergie. À écouter « Teen Town », « Medley: Badia/Boogie Woogie Waltz » ou encore l’incroyable performance de Jaco Pastorius sur « Slang (Bass Solo) », il est difficile de ne pas se laisser emporter par l’ambiance festive de ce concert. On sent, sur cet album, que la musique de Weather Report est, plus que jamais, vivante.

Le second était « Pangaea » de Miles Davis.

Il s’agit de l’album jumeau de « Agharta ». Alors que ce dernier avait été enregistré en après-midi, « Pangaea » est une performance live enregistrée en soirée, le même jour. Et pourtant, les musiciens ne montrent aucun signe de fatigue. Au contraire ! Les deux morceaux qui composent l’album, « Gondwana » et surtout « Zimbabwe », sont remplis d’une énergie sans limite. Les guitares électriques semblent enflammer la scène, et la trompette de Davis a toujours la même vigueur et la même férocité. Encore une fois, avec l’énergie vivante de la scène, Davis réussit à marier avec brio le jazz fusion, le rock et le funk.

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Rétrospective sur le jazz fusion – 41 jours, 4 albums

Le jazz fusion est probablement ma découverte la plus stimulante de ce défi. Avant ça, à la maigre exception de The Manhattan Transfer et de son interprétation de « Birdland », je ne connaissais rien du style. Mais grâce au « Head Hunters » du grand Herbie Hancock, je fus conquis dès le premier mois. Contrairement à The Manhattan Transfer ou à Weather Report, Hancock m’a séduit tout de suite, d’un seul coup. J’ai écouté l’album une première fois, d’abord étonné et perplexe, mais aussi curieux et intrigué. Je l’ai donc fait découvrir à un ami, l’écoutant une seconde fois. Puis une troisième. Et rapidement, l’album est devenu le meilleur que j’avais écouté.

Son ambiance à la fois de jazz urbain et d’électro-funk futuriste ne peut que vous donner un frisson instantané. La première fois, c’est si étrange et si nouveau, mais aussi si stimulant qu’on ne peut que le réécouter. Le rythme de « Chameleon » est simplement hypnotique, et les sonorités suraiguës du synthétiseur au début du morceau nous écorchent presque les oreilles alors que notre coeur crie : « Encore ! », devant cette nouvelle musique inexplorée mais remplie d’énergie. Sa progression et sa complexité en font presque une symphonie en plusieurs mouvements. Ensuite, le reste de l’album ne fait que confirmer l’emprise nouvelle que Hancock et le jazz fusion ont désormais sur vous…

Ce qui fait la force, l’originalité et le pouvoir séducteur du jazz fusion c’est, justement, sa capacité à marier si bien des instruments électriques et des rythmes nouveaux avec le monde et l’approche du jazz. Avec des artistes comme Herbie Hancock, Weather Report et Joe Zawinul, Miles Davis, Tony Williams, Erik Truffaz, Mahavishnu Orchestra et John McLaughlin, ou Larry Young, le jazz ainsi que le rock, la funk et l’électro ne forment qu’un. Il n’y a donc qu’une entité aux différentes parties : au développement profond, à l’exploration complète, à l’ambiance vive et énergique, au rythme sans concession, aux sonorités électrisantes, et aux possibilités infinies.

Certes, le jazz fusion de « Bitches Brew » n’est pas le même que celui de Truffaz, mais en écoutant les deux, vous aurez le même sentiment, vous vivrez la même émotion : une expérience qu’aucune autre musique ne pourrait vous procurer. Le jazz fusion me semble divers dans ses interprétations, mais unique dans son idée : créer de nouvelles expériences en mélangeant les genres. Ainsi, Zawinul va jusqu’à y mêler des influences de musique prise partout à travers le monde, créant une sorte de musique universelle qui transcende les peuples et les cultures. Davis, avec son album phare « Bitches Brew », explore davantage l’aspect méditatif et spirituel de sa musique, nous plongeant dans un monde étrange au rythme et aux progressions hypnotiques, avec une influence de voodoo, et nous amenant à travers ce qui ressemble à un long voyage initiatique. Par contre, avec « A Tribute To Jack Johnson », il met plutôt de l’avant l’énergie brute du rock. Avec Mahavishnu Orchestra, ce rock devient même presque du métal tellement il est puissant et infernal. Mais avec Chick Corea et Pat Metheny, le jazz fusion redevient calme et relaxant, se concentrant davantage sur l’ambiance éthérée que sur l’énergie que peut dégager les instruments électriques.

Bref, le monde du jazz fusion, tout comme ses possibilités, est vaste. Son influence aussi ! Écoutez quelques albums de art rock, ou même simplement du Frank Zappa, et vous réaliserez que l’exploration et la complexité amenés par le jazz y sont bien présents. Mais j’ai aussi l’impression que cette complexité et cette diversité du jazz fusion seraient impossibles sans la liberté que leur permet la structure élastique du post-bop…

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Davis et Silver – 43 jours, 6 albums

Pour accompagner ma rétrospective sur le hard bop, j’ai écouté 2 albums du style. Le premier était « Milestones » de Miles Davis.

J’ai écouté plus d’une vingtaine d’albums de Miles Davis durant ce défi. Et pourtant, encore, il m’épate. Rien ne semble pouvoir l’égaler lorsqu’il saisit sa trompette et nous joue des airs de hard bop et de blues langoureux et remplis d’émotions, comme avec « Sid’s Ahead ». Chacune des notes se détache délicatement, jouée avec mesure et contrôle, formant une toile à la fois mélancolique et feutrée. Mais Davis m’impressionne aussi par sa maîtrise dans les morceaux plus rapides et complexes, nous exposant alors toute sa virtuosité et ses talents de leader. Ainsi, « Two Bass Hit » est un délice, et « Milestones » offre une complexité remarquable, mais qui crée une ambiance urbaine confortable et fort agréable ( http://www.youtube.com/watch?v=BeZomqLM7BQ ). Il sait également reprendre avec brio le corsé « Straight, No Chaser » de Monk.

Le second était « Horace-Scope » d’Horace Silver.

Il s’agissait d’un bon album de hard bop, mais pas forcément le meilleur de l’artiste. Il est simplement doux et agréable, avec des airs qui s’écoutent sans trop d’attention, mais qui valent quand même la peine qu’on leur prête une oreille attentive, comme « Strollin' », le morceau éponyme « Horace-Scope » et « Me And My Baby ». Ils sont tous empreints de ce hard bop qui tire vers la soul si bien exprimée par Silver. Cependant, j’ai également l’impression que cet album tombera rapidement dans l’oubli, en ce qui me concerne…

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Rétrospective sur le hard bop – 44 jours, 7 albums

Le hard bop est la continuité logique du bop. Le nombre de musiciens y est souvent réduit, les structures y sont plus flexibles mais toujours présentes, et une place plus grande y est laissée à l’improvisation et à la créativité de ses artistes. Personnellement, je vois le hard bop comme le jazz classique, et je vois cette période comme l’âge d’or du jazz. Ce n’est peut-être pas la période la plus stimulante du jazz, si on la compare au fusion ou au free jazz, mais c’est là que le jazz est le plus beau. Il commence à se complexifier, à prendre forme et à s’affirmer pleinement. Et c’est avec des artistes comme Miles Davis, John Coltrane, Art Blakey, Cannonball Adderley, Lee Morgan, Wayne Shorter, Sonny Rollins, Horace Silver, Wes Montgomery et Grant Green, entre autres, que le jazz gagne les lettres de noblesse qu’on lui connaît aujourd’hui. Lorsqu’on me parle de la musique classique américaine, c’est au hard bop, encore plus qu’aux autres styles de jazz, que je pense…

Et c’est le hard bop qui m’a fait tomber en amour avec le jazz, et qui m’a poussé à commencer ce défi. Comment peut-on demeurer indifférent à la profondeur exprimée dans « Kind of Blue » de Miles Davis ou dans « Blue Train » de John Coltrane ? Le blues y est, exprimant une profondeur émotionnelle remarquable qui vous prend au coeur; le raffinement y est, exprimé par le jeu doux et accessible de ses musiciens malgré sa complexité; le génie et l’intelligence y sont, exprimés par le jeu si complexe mais à la fois si fluide des musiciens, mais ne se révélant qu’à l’oreille exercée et attentionnée. Par son aspect à la fois populaire et intellectuel, le hard bop ressemble à une timide jolie demoiselle. Il offre, en surface, quelques charmes séducteurs, mais sa complexité apparente et sa difficulté d’approche en tiennent plusieurs à distance. Mais une fois qu’on réussit à apprivoiser la belle et qu’elle se révèle entièrement à nous, alors c’est la plus belle des merveilles.

Des morceaux comme « Adam’s Apple » de Wayne Shorter, « Autumn Leaves » de Cannonball Adderley, « Iddle Moments » de Grant Green ou « Moanin' » d’Art Blakey sont des perles de musique qui vous tiennent en extase et dans un ravissement extrême ! Et je fus surpris, tout au long de ce défi, de découvrir encore et encore de nouveaux morceaux qui réussissaient à me faire vivre de telles expériences aussi puissantes et aussi extraordinaires. Mais la formule du hard bop, ainsi que sa vision de la musique et du jazz, sont trop bonnes, et trop bien calibrées pour réellement vous décevoir. Lorsqu’un artiste maîtrise pleinement son instrument et qu’il est en plein contrôle de son style, lorsqu’il vit littéralement sa musique à travers son instrument, son morceau et son album ne peuvent être que réussis. Et alors, on a l’impression que c’est le divin qui sort de son instrument, et que ce sont des émotions pures qui sont exprimées. Et le hard bop, de par sa structure et sa philosophie, offre un support idéal pour permettre à l’artiste de faire vivre tout ça à l’auditeur, et de s’exprimer pleinement et sans retenue. Mais s’il s’y sent quand même retenu, alors il n’a qu’à pousser un peu plus loin les limites du hard bop et à déborder vers le post-bop.

Enfin, si vous avez écouté du hard bop en quantité suffisante et que vous ne partagez pas mon extase devant cette musique, je vous répondrai par une citation d’Amélie Nothomb : « Il faut s’éprendre soi-même ou se résoudre à ne jamais comprendre. » Mais j’ai la ferme conviction qu’en y mettant le temps et l’effort nécessaires, et en écoutant cette musique avec ouverture d’esprit, on ne peut que finir par s’en enivrer. Elle est à la fois trop divine et trop humaine pour être indifférente à quiconque possède une âme et un coeur.

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Peterson et Monk – 44 jours, 8 albums

Pour accompagner ma première rétrospective, j’ai écouté 2 albums tirés du bop. Le premier était « At Zardi’s » par Oscar Peterson.

Il s’agit d’un album live double où, accompagné d’Herb Ellis à la guitare et de Ray Brown à la basse, Oscar Peterson, aidé de son piano, nous offre du bop comme seul lui sait le faire. Mais souvent, ce n’est pas que le piano qui est à l’avant-scène : c’est le trio lui-même qui joue, en entier, avec une complicité remarquable entre ses musiciens. Cela dit, c’est quand même Peterson qui garde, la plupart du temps, le rôle principal. Ainsi, j’ai trouvé qu’il s’agissait d’une remarquable façon d’écouter sa musique une dernière fois avant la fin de ce défi. Et comme l’album durait près de deux heures et demie, disons que j’en ai amplement eu ! Ses réinterprétations de quelques standards sont fort agréables, telles que « How High The Moon », « Noreen’s Nocturne », « Roy’s Tune » et « Pompton Turnpike ». Mais, naturellement, c’est sur tout l’album, sans se fatiguer ni nous fatiguer, que Peterson nous expose son talent et sa virtuosité légendaires.

Le second était « Genius of Modern Music, Vol. 1  » de Thelonious Monk.

Il s’agit du premier volume, sur deux, de quelques uns de ses premiers enregistrements, mais déjà on sent que Monk a sa propre signature. On perçoit déjà, avec des morceaux comme « Thelonious », « Monk’s Mood » ou « ‘Round Midnight », les progressions angulaires de l’artiste. Même que, pour ma part, j’ai toujours considéré Monk davantage comme un artiste du post-bop que comme un artiste du bop, ne serait-ce que par son approche du jazz. Il sort des limites, du carcan du jazz conventionnel, poussant les harmonies et les progressions plus loin, créant de nouvelles images et choquant l’oreille et l’imaginaire de l’auditeur. Mais il est vrai que sur cet album, certains morceaux demeurent bien ancrés dans le bop, et sortent à peine des sentiers battus… Cela dit, cette musique demeure également du Monk, et il n’y a pas à en douter. Ce premier volume (et sûrement le second aussi) est donc un bon endroit pour apprendre à connaître l’artiste doucement, mais il n’a pas encore ni la maturité ni l’exaltation qui habitent, naturellement, ses albums ultérieurs.

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Rétrospective sur les débuts de jazz et le bop – 45 jours, 10 albums

Et voilà : il ne me reste plus que 10 albums à écouter pour compléter ce défi. Et pour se faire, j’ai décidé d’écrire quelques articles rétrospectifs sur les différents styles de jazz importants que j’ai croisés durant ces 355 derniers albums. Il ne s’agira pas d’article détaillés et recherchés sur ces styles, mais plutôt sur mes impressions personnelles et de mes expériences par rapport à ces styles. Bref, j’ai envie de vous raconter ce que j’ai vécu à travers tous ces albums que j’ai écoutés durant cette dernière année.

Il me semble logique de commencer par les débuts du jazz et par le bop. J’ai longtemps été réticent à explorer ces deux parties du jazz. Elles ne m’attiraient pas, et j’ai aussi eu un peu de difficulté à trouver du matériel satisfaisant. Surtout qu’au départ, je voulais le moins possible utiliser des compilations, bien que cela s’est révélé nécessaire pour certains artistes (dont Django Reinhardt dernièrement). Et en y repensant, j’aurais peut-être dû le faire avec plus d’artistes que je n’ai pas eu le temps d’écouter durant ce défi… Mais c’est qu’une fois une compilation écoutée, il devient difficile de revenir vers cet artiste avec d’autres albums qui, inévitablement, ont de fortes chances de croiser la compilation.

Les premiers albums que j’ai écoutés ne m’ont pas trop stimulé non plus. Le premier album de Louis Armstrong par exemple, soit « What a Wonderful World », ressemblait davantage à du country et à de la folk qu’à du jazz proprement dit ! En écoutant du Charlie Parker ou du Duke Ellington, aussi, il semblait manquer quelque chose dans leur musique : peut-être une petite touche d’audace, de nouveauté ou de swing, je ne sais pas. Mais leur musique me semblait moins séductrice que celle de Miles Davis ou que ma découverte d’Herbie Hancock.

Mais j’ai quand même dû persévérer ! Après tout, c’était pourquoi j’avais débuté ce défi : me familiariser avec le jazz et ses différents styles, même ceux plus difficiles ou moins accessibles. Et bien que je ne raffole pas encore ni du bop ni du vieux jazz, je n’ai pas regretté d’en avoir écouté quelques albums de plus. Par la suite, Louis Armstrong m’a littéralement séduit avec son album « Louis Armstrong Plays W.C. Handy », où il exprime tout son talent, son émotion et sa profondeur légendaires. Son « Porgy & Bess » avec Ella Fitzgerald m’a également donné d’énormes frissons. J’ai aussi pu découvrir quelques artistes étonnants, comme Art Tatum et son piano, ou encore la virtuosité inégalée de Dizzy Gillespie. Et il ne faudrait pas que j’oublie de mentionner le grand Oscar Peterson !

J’ai aussi trouvé que cela en valait bien la peine, de s’arrêter un peu au vocal jazz. Certains artistes m’ont laissé un peu plus froid, comme Billie Holiday ou Sarah Vaughan, mais d’autres auraient presque pu valoir ce défi à eux seuls. J’ai déjà mentionné Armstrong et Fitzgerald, mais je n’oublie certainement pas « The Ink Spots » avec leur « I Don’t Want To Set The World On Fire », ni la divine voix de Melody Gardot, ni la voix riche et suave de Nat King Cole. Et encore, que seraient le jazz, et la musique elle-même, sans la contribution de Frank Sinatra ? Ces artistes ont un talent incroyable pour faire passer leurs émotions à travers leur chant. Ils réussissent à nous exposer leur âme sans gêne et de si belle façon qu’ils touchent inévitablement la nôtre. Après ce défi, je peux vous assurer que lorsqu’un de ces artistes réussit à vous toucher au coeur, c’est aussi merveilleux que de tomber en amour.

Mon seul reproche, pour le reste, serait que j’ai trouvé le bop, ainsi que le big band de Count Basie ou de Duke Ellington, souvent trop rigides, laissant trop peu de place à la créativité de ses artistes. Ainsi, ce qui ressort souvent de ces styles, c’est plutôt la virtuosité de ses artistes. Mais on s’ennuie rapidement de la virtuosité, à moins qu’elle ne soit phénoménale, ou que le style réussisse à sortir un peu de ses barrières pour aller toucher à d’autres styles ou à d’autres influences. Je pense par exemple au « Far East Suite » d’Ellington ou au « Afro » de Gillespie. Sinon, j’ai l’impression, il faudra attendre la venue du hard bop pour pleinement vivre le jazz et savourer son plein potentiel…

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