Rétrospective sur le free jazz – 40 jours, 1 album

Le free jazz fut la partie la plus exigeante et la plus difficile de ce défi, mais ce fut également la plus satisfaisante et la plus enrichissante, tant au plan musical que personnel. Je me souviens des premiers albums de free jazz que j’ai écoutés durant ce défi : ce n’était pas une tâche facile ! « For Alto » d’Anthony Braxton a presque suffi à me décourager pour de bon. Mais je n’ai pas laissé tomber ! Et j’ai donné une deuxième chance au style, puis une troisième… Mais ce fut long et difficile avant de se faire une oreille au style et avant de pouvoir le comprendre et l’apprécier.

À force d’essais et d’erreurs, par contre, j’ai fini par y arriver, pour la plupart des interprètes de free jazz. J’ai même fini par y prendre goût ! Par sa difficulté, par ses nouvelles harmonies et progressions (ou leur absence totale), par son absence apparente de structure, par sa liberté extravagante et totale, le free jazz s’est révélé peu à peu comme un défi à mes yeux; comme quelque chose que je devais réussir à conquérir et à maîtriser. Heureusement, j’ai eu l’aide de quelques lecteurs qui m’ont conseillé quelques titres, et c’est là que j’ai commencé à vraiment apprécier et à en vouloir davantage.

On m’a fait découvrir Ornette Coleman et son « The Shape Of Jazz To Come » qui fut une véritable révélation. Avec le morceau « Lonely Woman », Coleman nous présente un morceau qui n’utilise ni les progressions harmoniques régulières, ni les structures et la logique conventionnelles du jazz. Mais le morceau, comme toute l’oeuvre de Coleman, a sa propre logique, et ses propres harmonies. Et c’est extrêmement stimulant ! Les musiciens ne vont jamais où ils ont l’habitude d’aller, me surprenant à tous les coins, mais jouant néanmoins de manière parfaitement cohérente, me faisant découvrir un tout autre aspect de la musique : ce qu’elle peut être à l’extérieur des barrières théoriques dans lesquelles on l’avait enfermée.

On m’a aussi fait découvrir Sun Ra, qui m’a montré jusqu’où l’exploration et la déconstruction de la musique peut aller. Le morceau « Atlantis » en est le parfait exemple. Est-ce de la musique ou simplement du bruit ? Où peut-on tracer la ligne ? Est-ce le rythme ? la structure ? les sonorités ? On dirait que Sun Ra nous répond qu’il n’y a pas vraiment de limite, que tout agencement de sons ou de rythmes peut être de la musique. Il m’a aussi montré jusqu’où on peut pousser l’improvisation libre, en groupe, avec des résultats pas toujours plaisants à l’oreille.

Il y a aussi John Coltrane, Pharoah Sanders et Alice Coltrane, qui mêlent la musique, le free jazz et la spiritualité. En ajoutant quelques sonorités éthérées (clochettes, harpe, instruments orientaux, etc.), en créant des ambiances méditatives, soit relaxantes ou intenses, et en laissant sortir la musique de ses propres frontières de manière hallucinante, ces artistes ont réussi à toucher quelque chose de sublime, qui dépasse la musique elle-même et ses possibilités ordinaires. Écouter l’album « Karma » de Sanders, c’est vivre un véritable voyage initiatique, avec ses moments plus terre-à-terre entrecoupés de moments d’une intensité presque insoutenable, réalisant ainsi une sorte de catharsis et faisant émerger l’auditeur, de l’autre côté de ce passage chaotique, dans un autre monde, comme dans un nouveau plan d’existence, de pensée et de musique. C’est difficile à expliquer, mais de l’autre côté d’un album de Sanders ou de Coltrane, on ressort changé. Notre perception de la musique et de ses possibilités, si ce n’est que ça, s’en retrouve complètement changée. Après, on ne peut plus jamais écouter de la musique de la même manière. On y percevra toujours les émotions, les sentiments, les expériences et les profondeurs qui y sont exprimés de manière nouvelle et différente. Et pour le côté spirituel, si vous réussissez à le percevoir et à le vivre, c’est encore plus exceptionnel. Mais je ne peux malheureusement vous le décrire davantage : c’est quelque chose qu’il faut vivre soi-même pour comprendre et apprécier.

Mais il y a aussi des manières moins intenses d’explorer la musique et ses possibilités sous l’égide du free jazz. Si vous prenez, par exemple, le groupe Circle ou The Art Ensemble of Chicago ou Cecil Taylor, l’exploration est vraiment concentrée sur une nouvelle approche du jazz lui-même, soit joué de manière plus libre et créative (dans le cas de The Art Ensemble of Chicago), soit joué selon de nouvelles structures, ou sans structures, ou avec des structures et des logiques encore plus élastiques que dans le post-bop. Circle réussit à créer de vrais morceaux, qui ont des textures exceptionnelles, mais qui demandent un peu plus d’attention et d’expérience pour être compris et appréciés. Le groupe utilise aussi de nouveaux éléments, comme les silences, ou essaie d’agencer certains éléments de différentes manières pour créer des résultats totalement nouveaux. Cecil Taylor, lui, m’a particulièrement marqué par son album exceptionnel « Silent Tongues ». Avec ses solos de piano hors de l’ordinaire, il réussit à déconstruire si bien la musique et son jeu de piano que la nature même de la musique et des notes y est exposée dans toute sa simplicité.

Mais avec le free jazz, j’ai aussi trouvé qu’il est facile de se perdre dans cette trop grande liberté, et ainsi de perdre l’essence de la musique, de son émotion et de son sens. J’ai l’impression que certains artistes arrivent mal à recréer la musique ou à la déconstruire proprement, avec intérêt et humanité. Car, qu’est-ce que la musique sans humanité ? J’ai donc eu beaucoup de difficulté à apprécier certains artistes qui m’ont paru trop froid et trop distant de leur musique, comme Andrew Hill ou Albert Ayler. J’ai réussi à comprendre, dans un sens, le génie de ce dernier, mais beaucoup d’autres artistes m’ont semblé morts et sans intérêt.

Mis à part eux, par contre, l’effort demandé pour découvrir, comprendre et apprécier le free jazz en valait grandement la peine. Et grâce au free jazz, je n’écouterai plus jamais de la musique de la même manière, et j’ai aussi l’impression que je peux maintenant pleinement comprendre la musique, jusque dans son essence même, et, qui sait, peut-être même certaines autres formes d’art…

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