Rétrospective sur le post-bop – 40 jours, 1 album

J’aime bien comparé le post-bop à l’impressionnisme français ou à l’expressionnisme allemand, selon les artistes. C’est qu’en poussant le hard bop plus loin, en rendant ses structures plus élastiques et en donnant encore plus de liberté à la créativité de ses artistes, le post-bop réussit à créer des images extraordinaires qui sont totalement inconnues du hard bop. Les artistes créent des mélodies qui ont une texture incroyable, qui créent des images frappantes et colorées aux contours flous et abstraits. Un peu comme Debussy, c’est très souvent des nuages de sons et de notes qui arrivent à l’oreille de l’auditeur, plutôt qu’une simple mélodie linéaire. Ce qui s’en dégage, ce n’est donc pas un morceau bien défini, mais plutôt des impressions, des couleurs et un paysage saisissant mais aux détails parfois difficiles à cerner, comme une toile de Monet par exemple.

La musique y est donc souvent plus viscérale et personnelle. Chaque artiste, encore plus que dans le hard bop ou que dans le bop, a sa propre signature, ses propres thèmes, ses propres émotions et images. Écouter du Charlie Mingus n’est pas du tout la même chose que d’écouter du Chick Corea; et écouter du Freddie Hubbard n’est pas non plus la même chose que d’écouter du McCoy Tyner.

Mingus nous transporte, surtout sur son album « The Black Saint And The Sinner Lady », dans un monde tourmenté et noir qui frôle la folie. Il construit une mélodie où les musiciens jouent sur plusieurs plans différents, et il fait ensuite s’entrecroiser ces plans pour créer un effet saisissant de tourmente continue, de doute et d’instabilité, où on peut presque toucher l’esprit sombre de Mingus qui se rapproche dangereusement de la démence. Dans son morceau « Pithecanthropus Erectus », cet effet est plutôt utilisé pour nous raconter l’histoire de l’humanité, avec ses guerres, ses massacres, sa violence et son chaos grandissant et inévitable.

Corea, lui, crée des images beaucoup plus lumineuses et colorées. Aussi, celles-ci sont plus calmes et relaxantes, bien qu’il sait aussi comment être énergique par moments. Mais si vous écoutez « The Mad Hatter », vous verrez que les images, même si elles sont parfois dramatiques, n’en demeurent pas moins glorieuses et illuminées par le côté magistral de Corea. C’est la même chose si vous écoutez « My Spanish Heart » : il profite de la liberté du post-bop et de son pouvoir à créer des images saisissantes pour composer des morceaux éclatants, dignes de symphonies. Mais si vous écoutez le morceau « The Hilltop » ou « Steps – What Was », vous verrez que ce pianiste sait aussi être posé et détaillé pour créer les mêmes effets. Et là, il rejoint Herbie Hancock, avec un peu le même style post-bop, où tous les deux créent des images complexes et émouvantes avec leur seul piano, un peu à la manière, justement, de Debussy et de ses nuages de sons…

De la même manière, Freddie Hubbard a un style très urbain et énergique, qui tend souvent vers la funk et la soul. Le post-bop ne lui sert qu’à pousser son style et son expression personnelle plus loin, de manière plus créative et plus complexe qu’il ne pourrait le faire en se limitant au hard bop. McCoy Tyner, par contre, embrasse entièrement le post-bop et sa liberté, s’en servant comme la source même de son inspiration. C’est avec des morceaux comme « A Prayer For My Family » et « Enlightenment Suite » que l’on peut véritablement comprendre tout le potentiel et toute la force créative contenus dans le post-bop. Toujours de manière organisée et structurée, car il tombe rarement dans le free jazz, Tyner se déchaîne sur son piano, pour créer des mélodies d’une beauté et d’une complexité incroyables.

Eric Dolphy, lui, par contre, traverse la ligne qui mène au free jazz, mais en conservant le pouvoir impressionniste et les images du post-bop. Créant, par cette liberté encore plus grande, une sorte d’obscurité semblable à celle de Mingus, mais sans la tourmente ni la folie. On a plutôt l’impression d’être dans une nuit très sombre, mais où les étoiles scintillantes offrent suffisamment de lumière pour nous permettre de voir les silhouettes qui composent le paysage nocturne.

C’est ce que j’adore du post-bop : malgré sa liberté relativement grande et ses structure élastiques, les mélodies et les compositions demeurent toujours intelligibles. Ils ne perdent jamais leur structure, ni la logique héritée du hard bop. Certains morceaux sont, bien entendu, plus difficiles et moins accessibles, mais, en tendant bien l’oreille, ils ne sont jamais complètement chaotiques. Car s’ils perdaient leur structure, leurs harmonies ou leur logique traditionnelles, alors ils tomberaient dans le free jazz. Et là, c’est un autre sujet…

Publicités
  1. Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :